L’abîme solaire ~ Paul Claudel

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En avril, précédé par la floraison prophétique de la branche de prunier, commence sur toute la terre le travail de l’Eau, âcre servante du soleil. Elle dissout, elle échauffe, elle ramollit, elle pénètre et le ciel devient salive, persuade, mâche, mélange, et dès que la base est ainsi préparée la vie part, le monde végétal par toutes ses racines recommence à tirer sur le fonds universel. L’eau acide des premiers mois peu à peu devient un épais sirop, un coup de liqueur, un miel amer tout chargé de puissances sexuelles, de même que les clairs éthers d’avril, les pâles verdures, les lumineuses floraisons du Cinquième Mois dans la fête infinie du sang frais, se foncent jusqu’à l’uniforme, jusqu’au sombre silence, jusqu’à la noire congestion de juin. Tout se détend, un soleil brouillé entre deux typhons est placardé dans le ciel fatidique de septembre. On pourrait écrire sur votre calendrier spirituel : Période de l’inquiétude, c’est fini et qu’est-ce qui va arriver ? Humeurs changeantes, accès de rage, désespoirs, ennuis, invasions du brouillard, à d’amères insinuations se mêlent des souvenirs incertains, ferveurs accablées, sanglots, bouffées, stupeurs, immenses crises de larmes après lesquelles on s’aperçoit que le paysage au lieu d’être éclairé par l’espérance ne l’est plus que par le souvenir. Et puis il est arrivé un matin que l’âme tout entière avec d’indicibles délices a frissonné sous un souffle sévère ! Rien n’est fini mais au contraire tout commence, c’est comme un coup de trompette ! et l’homme avec la nature apprend que le moment est venu pour lui de se dépouiller, non pas comme un malade qui se met au lit mais comme à un athlète qui se prépare à une lutte inexorable. Peu à peu en toutes choses l’élément fixe et pur l’emporte sur la chose précaire et trouble, le vent souffle et le ciel se nettoie, d’une force égale et continue, déplaçant un immense air, il souffle du même côté ! Les portes du Nord se sont ouvertes, le Règne de l’Esprit commence ! et tous les tuyaux de l’orgue l’un après l’autre, depuis les groupes de colonnes, depuis les faisceaux de canons, depuis les guirlandes de cannes et de flageolets jusqu’aux plus minces chalumeaux, entrent en jeu sous les poumons de la mer ! Il n’y a pas moyen de résister au ronflement général, tout ce qui est flûte piaule, tout ce qui est corde se tend, le sang brûle, la grande symphonie passe en tempête, et tout ce qui avait commencé par le désir se termine par le son ! Ah, pour répondre à ce souffle inépuisable, et la graine une fois en sécurité, la nature n’avait pas trop de cette prodigieuse accumulation de combustible, et sous la réquisition de la Banque elle liquide d’un seul coup tout son papier, il n’est valeur que de l’or ! Impossible de résister plus longtemps à la nécessité de l’évidence et refuser cette lumière en moi dont j’étais débiteur ! Je suis interrogé avec le feu et je m’accuse dans la flamme ! sous l’insistance de l’Esprit tout ce qui était existence en moi est devenu couleur et tout ce qui était action est devenu intelligence. Je ne survivrai pas éternellement à un monde mangé par la gloire ! De ce feu qui me détruit je suis passionnément complice. On a jeté tout, on marche sur les étoffes et les trésors et une longue fumée bleue s’échappe des écuries du soleil ! On a ouvert pour un après-midi les grilles des jardins de la Fable ! Plis sur plis, les montagnes et les vallées à perte de vue disparaissent sous un cimetière de pourpre. Et quand un souffle parfois agite ces cuves aveuglantes, le flanc des montagnes apparaît et l’on voit des monstres noirs au fond de l’abîme solaire.

Tokyo, Novembre 1926

Paul Claudel, extrait de L’oiseau noir dans le soleil levant, Gallimard,1929.

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