Le meneur de lune ~ Joë Bousquet

Box of Tree I
Sculpture Zadok Ben David

.

Rien ne chante plus dans l’intérieur sans murailles où deux femmes heureuses s’apprêtent pour le bal.
Il n’y survit plus qu’une bruissante moisson de feuilles sur un fond noir, une autre moisson de pourpre, deux harpes minérales à jamais séparées par le silence d’outre-tombe qu’elles veillent de toute leur hauteur.
Comme pour exorciser une crainte, je me répète tout bas le nom de la Blanche-par-amour et celui de la Souterraine.
Les couleurs rampent sous la terre et le peintre y a déchiré ses doigts quand il s’est efforcé de les nouer sur des ressemblances humaines. Le soir vient, la nuit relève ses murailles où d’invisibles mains attachent les églantines minérales qui ne sont que leur pesanteur et le poudroiement étoilé qu’on voit seulement dans les yeux qui vivent.
Encore cette pensée est-elle un leurre.
Elle prend dans mon esprit la place des trois miroirs que je ne vois plus apaiser mon imagination au rassurant spectacle d’une image familière.
La Souterraine a dû me quitter. Fort triste, j’ai poussé mes contrevents pour la suivre des yeux. Je n’apercevais que sa fourrure brune, son chapeau de feutre teint ; et mon coeur se serrait devant la couleur immuable de ces oripeaux, elle pleurait sous le même chapeau rouge qu’elle avait posé sur ses cheveux avant de venir vers moi. Tout ce qui vit dans la couleur habite sous la terre. De quoi est-elle prisonnière, elle qui me disait :
« L’hirondelle blanche habite les chambres closes. C’est elle qui se lève dans l’ombre quand vous ouvrez une fenêtre et vole comme un rayon à la rencontre du jour.»
Bientôt, la nuit.  Écoute, déjà, l’abeille du noir.
Un fait trop grand pour toi aura rempli ta vie. Et quel fait, désormais, ne serait trop grand pour ta faiblesse ? Tu seras sa grandeur ou le secret de sa grandeur, si tu n’es que ta voix.

Joë Bousquet, extrait de Le Meneur de Lune, Albin Michel (Bibliothèque), 1989.

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► Joë Bousquet sur Esprits Nomades.

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Une réflexion sur “Le meneur de lune ~ Joë Bousquet

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