Interrogations ~ Gabriela Mistral

Comment dorment-ils donc, Seigneur, les suicidés ?
Un caillot sur la bouche et les deux tempes vides,
les lunes de leurs yeux blanches, écarquillées,
et les mains orientées vers une ancre invisible ?

Ou arrives-Tu quand les hommes sont partis
pour fermer leurs paupières sur leurs yeux aveugles,
pour sans douleur ni bruit disposer leurs viscères
et pour croiser leurs mains sur leur poitrine muette ?

Le rosier que sur eux arrosent les vivants,
ne donne-t-il à ses fleurs formes de blessures ?
Son parfum n’est-il âcre et sombre sa beauté ?
Des serpents tressent-ils son feuillage chétif ?

Réponds, réponds, Seigneur : quand leur âme s’enfuit
par la porte mouillée des longues déchirures,
entre-t-elle en tes lieux fendant l’air avec calme
ou entend-on claquer des ailes affolées ?

Livide, un cercle étroit se ferme-t-il sur eux ?
L’éther est-il un champ où fleurissent les monstres ?
Dans leur effroi retrouvent-ils pourtant ton nom ?
Ou crient-ils sans espoir sur ton coeur endormi ?

Un rayon de soleil les atteint-il un jour ?
Est-il une eau qui lave leurs stigmates rouges ?
Pour eux seuls tes entrailles restent-elles froides,
sourds tes tympans parfaits, à jamais clos tes yeux ?

C’est ce que l’homme affirme, égaré ou pervers ;
mais moi qui t’ai goûté comme du vin, Seigneur,
laissant les autres t’appeler sans fin Justice,
je ne te donnerai jamais qu’un nom : Amour !

L’homme a toujours été, je le sais, griffe dure ;
vertige, la cascade ; âpreté, la sierra.
Mais Toi tu es la coupe où mêlent leur douceur
les nectars de tous les jardins de cette Terre !

Gabriel Mistral, D’amour et de désolation, Orphée La Différence, 1989.
Traduction Claude Couffon.

Interrogaciones

¿ Cómo quedan, Señor, durmiendo los suicidas ?
¿ Un cuajo entre la boca, la dos sienes vaciadas,
las lunas de los ojos albas y engrandecidas,
hacia un ancla invisible las manos orientadas ?

¿ O Tú llegas después que los hombres se han ido,
y les bajas el párpado sobre el ojo cegado,
acomodas las vísceras sin dolor y sin ruido
y entrecruzas las manos sobre el pecho callado ?

El rosal que los vives riegan sobre se huesa
¿ no le pinta a sus rosas unas formas de heridas ?
¿ no tiene acre el olor, sombría  la belleza
y las frondas menguadas de serpientes tejidas?

Y responde, Señor : cuando se fuga el alma,
por la mojada  puerta de las largas heridas,
¿ entra en la zona tuya hendiendo el aire en calma
o se oye un crepitar de alas enloquecidas ?

¿ Angosto cerco livido se aprieta en torno suyo ?
¿ El éter en un campo de monstruos florecido ?
¿ En el pavor no aciertan ni con el nombre tuyo ?
¿ O van gritando sobre tu corazón dormido ?

¿ No hay un rayo de sol que los alcance un día ?
¿ No hay agua que los lave de sus estigmas rojos ?
¿ Para ellos solamente queda tu entraña fría,
sordo tu oído fino y apretados tus ojos ?

Tal el hombre asegura, por error o malicia ;
mas yo, que te he gustado, como un vino, Señor,
mientras los otros siguen llamándola Justicia,
¡ no te llamaré nunca otra cosa que Amor !

Yo sé que como el hombre fue siempre zarpa dura ;
la catarata, vértigo ; aspereza, la sierra.
¡ Tú eres el vaso donde se esponjan de dulzura
los nectarios de todos los huertos de la Tierra !

Gabriela Mistral, extracto de Desolación, 1922.

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► Sur Terres de Femmes, avec Desolación, d’autres poèmes de Gabriela Mistral
Bio-bibliogaphie en espagnol

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Une réflexion sur “Interrogations ~ Gabriela Mistral

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