L’escalier ~ Lionel-Édouard Martin

                            © Photo Zak Ezzati

.

L’escalier se tient debout parmi la solitude.

Vrac de ferraille.
Colimaçon de rouille, base à l’appui du sol, et nul
étage où conduire – mais précipice de pluie noire.
Grand chien parvenu jusqu’au terme des marches,
en haut de l’escalier humant la route et le manger de
ciel amer
– au plus haut degré de la spire.
Humant le ciel – manger amer :
grand chien tout en haut de la vrille et du nombril.
Quêtant l’étoile, ciel noir comme un lambeau de
nuit.
Mais il n’y a pas d’astre ; et jour de pluie sur la
forge sans feu.

À ses marges – une cour emplie de ferraille –, l’atelier
de  soudure  héberge  un  escalier  tournant  tout  de
métal : rebut d’un bateau désarmé, d’une habitation
fondue, qu’un chaudronnier dépècera, faisant jaillir un
essaim d’abeilles  de  la rampe et des marches. Économie
d’espace ?  il  est debout parmi les autres choses : brouettes,
jantes de roues,  fers à béton, mécanismes. Un de ces chiens
errants – chien noir des  terrains  vagues – est allé tout
en haut,  curieux du vide et  flairant le ciel  noir.

.

Un grand chien noir en haut d’un escalier.
La mort compacte et noire en haut de ce non-lieu.
Tour native, ombilic.
Vertèbres sans matière, arbre sans pulpe ni saison.
La maison morte – où les pas des vivants pleins de
bruits ?
Le bateau mort – naufrage abrupt de pluie noire.
Ce qu’il hume en regardant le ciel – l’odeur des
vieilles chairs.
De la semelle et de l’habit qui fredonne.
Et les voix murmurant vers les êtres.

Gueule  ouverte à  la  pluie,  la bête halète. On la croirait
debout,  quasi  verticale, corps à  l’appui  des derniers
degrés.  Flancs  palpitants sous  le respire.  Grand chien
noir à jamais pris de faim,  de soif amères. L’air parcourt
ses flancs sans épuiser son creux. On imagine très peu de
chair sous  la peau – juste  de quoi nourrir un cri plaintif,
à peine audible.

Pluie noire et plainte continue, pluie dans la pluie.
Rien  ne peut s’accomplir en ce moment  d’arrêt.
Presque une inertie – que ces flancs mouleurs de
vide, palpitant sous la pluie.

Grand chien noir mouleur de pluie.
Saisir dans sa poitrine la pluie noire et l’ascension
brisée.
La rupture au milieu des rebuts.

.

Telle est la solitude à mi-chemin du ciel.

[…]

Lionel-Édouard Martin, extrait de Avènement des ponts, Tarabuste, 2012.

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2 réflexions sur “L’escalier ~ Lionel-Édouard Martin

  1. Pingback: Avènement des ponts « Lionel-Édouard Martin

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