Vents ~ Saint-John Perse

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… Et du mal des ardents tout un pays gagné, avant le soir, s’avance dans le temps à la rencontre des lunes rougissantes. Et l’An qui passe sur les cimes… ah ! qu’on m’en dise le mobile ! J’entends croître les os d’un nouvel âge de la terre.                                                                     Souvenirs, souvenirs ! qu’il en soit fait de vous comme des songes du Songeur à la sortie des eaux nocturnes. Et que nous soient les jours vécus comme visages d’innommés.  L’homme paisse son ombre sur les versants de grande transhumance !…

Les vents sont forts ! la chair est brève !… Aux crêtes liserées d’ors et de feux dans les lancinations du soir, aux crêtes ciliées d’aiguilles lumineuses, parmi d’étranges radiolaires,

N’est-ce  toi-même, tressaillant dans de plus pures espèces, avec cela d’immense et de puéril qui nous ouvre sa chance ?… Je veille. J’aviserai.  Et il y a là encore matière à suspicion… Qu’on m’enseigne le ton d’une modulation nouvelle !

Et vous pouvez me dire : Où avez-vous pris cela ? — Textes reçus en langage clair ! versions données sur deux versants !… Toi-même stèle et pierre d’angle !… Et pour des fourvoiements nouveaux, je t’appelle en litige sur ta chaise dièdre,                                                                     ô Poète, ô bilingue entre toutes choses bisaiguës, et toi-même litige entre toutes choses litigieuses — homme assailli du dieu ! homme parlant dans l’équivoque !… ah ! comme un homme fourvoyé dans une mêlée d’ailes et de ronces, parmi des noces de busaigles !

Et toi, Soleil d’en bas, férocité de l’Être sans paupière, tiens ton oeil de puma dans tout ce pain de pierrerie !… Hasardeuse l’entreprise où j’ai mené la course de ce chant… Et il y a là encore matière à suspicion. Mais le Vent, ah ! le Vent ! sa force est sans dessein et d’elle-même éprise.                                                                                                                                               Nous passons, et nos ombres… De grandes oeuvres,  feuille à feuille, de grandes oeuvres en silence se composent aux gîtes du futur, dans les blancheurs d’aveugles couvaisons. Là nous prenons nos écritures nouvelles, aux feuilles jointes des grands schistes…

Et au-delà sont les craies vives de vigie, les hautes tranches à grands cris abominant la nuit ; et les figurations en marche sur les cimes, parmi la cécité des choses ; et les pierres blanches immobiles face aux haches ardentes.                                                                                                          Et les terres rouges prophétisent sur la coutellerie du pauvre. Et les textes sont donnés sur la terre sigillée. Et cela est bien vrai, j’en atteste le vrai. Et vous pouvez me dire : Où avez-vous vu cela ?… Plus d’un masque s’accroît au front des hauts calcaires éblouis de présence.

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Saint-John Perse, extrait de Vents  (II-6)     nrf Poésie/Gallimard, 2006

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