Horror vacui ~ Leonardo Sinisgalli

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PRENONS RIMBAUD. — Qu’est-ce qui nous revient à l’esprit quand nous nous souvenons de lui ? Science et patience / Ne me désaltèrent ou bien J’ai fait la magique étude / Du bonheur que nul n’élude. La découverte, enfin, de nouveaux verbes : éluder, altérer, et non d’adjectifs ou de substantifs. Ce n’est donc pas la couleur mais le jugement qui nous frappe. Et le verbe, on le sait, traîne avec lui une histoire, un mouvement, un lieu. C’est le seul mot qui par lui-même ait un sens pour tous les hommes. La poésie s’est dépouillée de ses artifices pour exprimer un mode d’être, d’exister.

LES VIS doivent être bien serrées pour éviter que la construction n’oscille, ne se voûte, se torde et se brise. La poésie est un instrument dans lequel le son, pour naître, ne doit pas rencontrer d’obstacles, ni d’interstices, sans quoi la forme se délite et la voix se fêle sans prendre son essor.

LE DOUTE nous saisit mille fois : peut-être ne réussissons-nous à sentir que dans la mesure où nous sommes capables de nous exprimer. Peut-être tous les mouvements, tous les sentiments que nous appelons inexprimables ne sont-ils tels que parce qu’ils n’existent pas. Peut-être notre sentiment mûrit-il à travers notre langage,la poésie n’ayant d’autre validité que la justesse de la forme, des accents, de la voix qui la prononce ou la déclame. Leopardi va même jusqu’à dire qu’il ressentait très douloureusement, face à certains spectacles de la nature, l’impossibilité de les exprimer, parce que celle-ci était précisément le signe de son incapacité à sentir. N’existe-t-il donc rien au monde en-dehors de ce que les poètes parviennent à dire ? C’est donc qu’il y a pour l’homme un impératif plus fort que celui de vivre et de naviguer, et, que le témoignage de quelques hommes s’exprimant au nom de tous les autres est un témoignage plus assuré que les autres ? Le poète confronté à une beauté tout illusoire pour lui tant qu’elle n’est pas écrite est pareil au héros enchanté d’Addison «qui voit partout de magnifiques châteaux, bois et prairies, écoute le chant des oiseaux et le murmure des fontaines» et, chevalier inconsolable, ne sait pas renoncer cependant à l’idée que tout ce qu’il a sous les yeux n’est qu’un mirage.

Leonardo Sinisgalli, Horror vacui – Arfyuen, 1995, p.78 et s.                                       Trad. Jean-Yves Masson

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Une réflexion sur “Horror vacui ~ Leonardo Sinisgalli

  1. Bien sûr : la rupture rimbaldienne, qui vers 1880 bouleverse de fond en comble la nature de la poésie pour en faire un instrument littéraire d’exploration du réel, au même titre que le réalisme / naturalisme.

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