Senteurs II ~ François Solesmes

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A-t-on donné à l’olfaction la place éminente qui lui revient parmi nos sens ? Sans doute, privé de la vue, je ne vais plus qu’à tâtons en ce monde. Que mes doigts deviennent gourds, et je n’ai plus que les moignons d’ailes des oiseaux marcheurs. Que je perde le goût, et lèvres, langue, palais, ne font plus courir en ma chair les moires de la saveur. Que les sons, criards ou mélodieux, ne soient plus relayés par mon oreille, et je vis en plongée perpétuelle dans le silence – arbre d’hiver, rivage déserté par la rumeur marine, vivant qui n’entend pas les chassés de son sang sur l’oreiller, dans l’insomnie.

L’odeur, elle, est plus qu’une impression reçue que le corps, l’esprit, traitent à leur gré. Elle est visitation, et du plus intime, du plus trouble de l’être. Invisible, insaisissable, elle s’épand, continue ou par bouffées, à partir d’une source qu’il nous faut identifier, ainsi qu’en réponse à un signe qu’on nous ferait.

Par notre inspiration, elle pollinise d’un coup, en un toucher immatériel, le moindre diverticule de notre arbre respiratoire – en creux. Volatile, elle est esprit, comme  on le dit du produit d’une distillation, mais aussi de l’elfe ou  du sylphe. Et c’est merveille comme elle s’amalgame à nos «esprits animaux» de l’antique médecine ; comme elle les dispose à l’adhésion ou au rejet !

Haleine, elle colore notre souffle vital ; elle s’insinue en ses racines – fasciculées ; et elle gagne notre âme. Qui douterait de ses pouvoirs de prégnance n’a qu’à humer un vieux livre longtemps confiné dans une armoire, un bouquet d’immortelles, un vêtement depuis peu quitté. Nous ne faisons pas revivre en nous la personne d’un disparu en contemplant ses effigies – obstinément à distance ; en écoutant sa voix qui, à peine éteinte, nous rend à notre solitude. Mais qu’on enfouisse le visage en un vêtement qui voisinait sa peau et ne fut lavé, et l’on sera à la fois ébloui et désespéré de sa présence d’absence.

« Laisse-moi respirer longtemps, longtemps, l’odeur de tes cheveux […] ». Leur seul aspect n’aurait pu conduire Baudelaire à voir tout « un hémisphère dans une chevelure ». Mais leur odeur nous vaut, sous sa plume, une évocation extatique de navigations, de paysages, de climats. Elle fait office, dans l’imaginaire du poète, d’estuaire aux rives démesurément ouvertes sur le grand large et ses contrées propres à combler une sensualité avide et diverse.

À presser sur sa face la lourde et chaude chevelure de sa maîtresse, le poète sent affluer, se bousculer en lui, souvenirs, appels, nostalgies, allégories, en une telle expansion de vie , soudaine et violente, que nul spectacle, nulle musique, ne l’eussent portée à ce degré.

Parce qu’elle sait, par menées captieuses, circonvenir le mieux enfoui, en nous, c’est tout l’être en son plus lointain passé, en son présent – d’un coup opulent -, en son proche futur, qui se fait caisse de résonance pour ce qui l’attouche. Et le goût même, que l’odeur précède, soutient, confirme, de s’en aviver et d’en accroître son crédit.

Les mœurs en vigueur, dont il eût à pâtir, dissuadèrent le poète des Fleurs du Mal de célébrer l’odor di femina – et quelles images il en eût tiré, de l’œillet où le paludier ramasse le sel en fleur, aux ateliers de pelleterie ; des petits ports à marée basse, des grèves de galets nappées de laminaires au grand soleil, des étals d’amandes de mer, aux soirs de fenaison ou à une touffe de santoline qu’on froisse à deux mains, et à tout ce qui, dans le jour le plus clair, jette une ombre chaude sur notre âme…

Puissance des parfums ! Comme par magie, l’air que nous respirons nous devient favorable. On nous sourit – de près? de loin ? – d’un sourire obligeant. Ce qui nous met en état de moindre défense, garde baissée, attentif à ce qu’on nous murmure, enclin à l’acquiescement. Seuls les esprits chagrins, rétifs aux égards, ou affligés de lucidité, flairent en la fragrance un piège plus déloyal d’exhaler la bienveilllance. Ils tiennent en piètre estime les poètes, poétesses,, qui célébrèrent tel «doux parfum». (Comme si les moins tapageurs de ceux-ci n’étaient pas les plus fallacieux !)

Au vrai, les poètes sont gens qui, vivant au-dessus de leurs moyens, sont conduits à se payer de mots. La myrrhe, le nard, le cinnamome, sont des noms relevés que vous fournit tout dictionnaire de rimes quand sort un frais parfum des touffes d’asphodèles et que, Booz endormi, tout repose dans Ur et dans Jérimadeth.

Ils ne seraient demeurés pour moi que des noms – au demeurant capables de faire se lever, à l’horizon d’Orient, une théorie de hautes et fortes femmes – si l’on ne m’avait offert un coffret de sept fioles des Parfums de la Bible*  

Que j’ouvre une à une.

François Solesmes

* Luxembourg, Éditions Inspir, 1997

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Texte partagé depuis le blog de  François Solesmes 

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4 réflexions sur “Senteurs II ~ François Solesmes

  1. Toute odeur, qui par définition s’inspire, participe du rythme pulmonaire du poète. L’odorat, comme à un moindre niveau la vue et l’ouïe, est fondamentalement rythme, scansion vitale, qui incite, plus que les autres sens, à la mise en mots : elle relève d’un mouvement, d’une « animation » en quelque sorte naturels, où le poète peut puiser sa propre respiration d’écrivain. Je pense, en particulier, aux aubépines, aux asperges de Proust, et à tant de textes de Colette…

    • Sans doute cette perception sensorielle provoque-t-elle l’impérieux besoin de traduire en mots le saisissement, c’est aussi une des translations du réel le moins aisé à restituer avec justesse, je trouve. Je salue donc toujours avec bonheur une empreinte comme celle-ci. Merci de votre passage !

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